Création d’une chorale et d’un atelier de théâtre en collaboration avec l’A.F.E.P.

Solitude, rencontre, rapport au groupe chez les personnes « surdouées »

Un après-midi d’hiver, à l’heure où le soleil décline, Ivan ramenait sa vache sur la toundra gelée. Soudain il entendit à ses pieds une plainte étouffée. C’était un oisillon tombé du nid, agonisant dans la neige. Le moujik recueillit l’infortuné dans ses mains et l’enveloppa de son souffle. Quand il l’eût ranimé, il fit faire à sa vache une grosse bouse fumante, dans laquelle il aménagea un creux pour l’y déposer, avant de reprendre sa route. Réchauffé, l’oisillon s’ébroua et, tout à son allégresse, se mit à chanter. Un renard qui passait non loin entendit les trilles, s’approcha, observa la scène, bondit et croqua le volatile. À cette histoire, il y a trois morales. La première : celui qui te met dans la merde, ce n’est pas forcément parce qu’il te veut du mal. La seconde : celui qui te sort de la merde, ce n’est pas forcément parce qu’il te veut du bien. Et surtout, la troisième : quand tu es dans la merde, pourquoi chanter ?

Pourquoi proposer de créer une chorale ? Pourquoi proposer d’ouvrir un atelier de théâtre ? A-t-on besoin de chanter ou de jouer la comédie pour se rencontrer ? Faut-il nécessairement en passer par là, quand l’essentiel est ce besoin de rencontrer d’autres personnes ayant un vécu proche et des difficultés similaires, avec lesquelles pouvoir enfin échanger, et alléger un peu le poids de cette solitude parfois étourdissante ?

Notre réponse est non, effectivement, si la musique et le théâtre n’ont jamais eu d’intérêt pour vous.

Dans le cas contraire, notre réponse est oui, et voici pourquoi :

Si on admet que le dénominateur commun des personnes dites « surdouées » n’est pas d’abord une habileté cognitive mais un certain type de rapport à la loi, cela a des conséquences très importantes sur la relation au groupe – tout groupe – qu’il soit ou non composé de « surdoués ».

Ce qui fonde d’ordinaire les groupes, c’est la fixation d’un ensemble de normes et de codes sociaux qui permettent à chacun de s’identifier à des signifiants clefs (homme/femme, appartenant à tel milieu, telle culture ou telle catégorie socioprofessionnelle). Aussi étonnant que cela puisse paraître, il est à noter que la règle des rapports sociaux est justement l’oblitération de l’objet officiel de la discussion, qui ne sert au fond que de prétexte à des effets de connivence. En d’autres termes, dans la mondanité usuelle, on prétend parler d’un livre ou d’un film ou de ses dernières vacances, mais en réalité, il ne s’agit que de confirmer qu’on a bien là-dessus le point de vue que l’on est censé avoir, quand on appartient à tel groupe.

Or c’est précisément ce qui est suffoquant pour beaucoup de « surdoués ». Eux sont à la recherche d’un sens qui leur soit propre, ne parviennent pas à entrer dans ces mécanismes de jouissance et sont même bien souvent allergiques à ce jeu social qui vise à occulter la singularité de chacun.

Autant dire que créer des associations ou des lieux de rencontre pour « surdoués », c’est déjà bien, mais c’est insuffisant. Si fonder un groupe de « surdoués », de « HP », de « zèbres », c’est n’offrir aucun vecteur, aucun objet de partage autre que cette étrange identité, et ne proposer finalement rien d’autre qu’un entre soi de plus, avec le risque d’autocongratulation ou de complainte insidieuse que cela comporte d’être si intelligents (ou si différents, ou si sensibles, ou si souffrants, ou si quoi que ce soit d’autre), on aura échoué à répondre à ce besoin de rencontre et d’échange pourtant bien repérable et si souvent exprimé. Il y a beaucoup d’adultes « surdoués » qui se sentent très seuls, c’est un fait. Ils ont besoin de rencontrer des interlocuteurs avec lesquels échanger, c’en est un autre. Mais surtout pas sur la base d’une oblitération de l’objet, ou d’une absence d’objet. Et l’objet ne peut se contenter d’être cette rencontre elle-même, ou cette identité partagée. Bien au contraire. Encore une fois, pour qu’il y ait rencontre, il faut du tiers. Et cet objet tiers ne peut à son tour souffrir de n’être qu’un prétexte : il doit être premier ! Une rencontre, une vraie, ne peut advenir que de surcroît. Cela ne se programme pas, ne se prescrit pas.

C’est pourquoi nous, Carlos Tinoco (philosophe, psychanalyste et auteur de Intelligents, trop intelligents aux éditions Lattès) et Sandrine Gianola (comédienne, musicienne et psychanalyste avec laquelle il a élaboré nombre des idées essentielles de son livre), avons décidé d’ouvrir une chorale et un atelier de théâtre, à l’attention des adultes en priorité. Pourquoi les adultes ? Parce que des activités sont généralement proposées aux enfants précoces. Mais les adultes « à haut potentiel » ont finalement plus de mal à trouver des espaces de rencontre et souffrent au moins autant de la solitude.

Ce que nous proposons, c’est un lieu où faire de la musique et du théâtre, pour « de vrai ». Des rencontres se feront, ou pas. Certaines ne manqueront pas de se produire, si elles le doivent.

Une chorale et/ou un atelier théâtral, oui, mais pas avec des adultes qui auraient eu tel ou tel score à un test de QI : une invitation artistique et humaine véritable faite à tous ceux qui ont le désir de ne pas se fixer de limites a priori, ni par rapport à leur âge, ni par rapport à tel ou tel genre musical, ni par rapport à un statut supposé (débutant ou amateur plus ou moins éclairé) qui bornerait l’horizon artistique. Une chorale qui ne recrutera pas sur un niveau de solfège ou de chant, un atelier théâtre qui ne recrutera pas sur tel ou tel acquis supposé, mais sur l’évidence qu’une aventure véritable, artistique ou autre, n’est pas un « hobby », même si on ne s’y lance que quelques heures par semaine.

Si vous souhaitez plus de renseignements sur ces activités qui se lanceront à l’automne 2015, en collaboration avec l’A.F.E.P., n’hésitez pas à utiliser le formulaire de contact sur ce site

À bientôt !

 

Sandrine Gianola et Carlos Tinoco

 

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Bonjour,

Je n’ai pas eu beaucoup de temps dans l’année qui vient de s’écouler pour animer ce blog, mais je suis en train de procéder à des aménagements qui devraient me permettre d’y publier beaucoup plus fréquemment à partir de la rentrée prochaine… A bientôt !

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Des précisions nécessaires…

Et tout d’abord, merci à Franck Ramus et à Étienne Seatelli d’avoir répondu à cet article dont je réalise qu’il contient, lui aussi, des formulations ambiguës (un comble, compte tenu du fait que c’est le reproche que j’adresse à Nicolas Gauvrit). A propos de ce dernier, je signale que nous avons eu un bref échange assez déplaisant sur un autre blog, dû peut-être à la maladresse rhétorique de mon article, peut-être à sa susceptibilité du moment, et sûrement au fait qu’une discussion qui ne se déroule que par écrit se prête à toutes les interprétations. Je répète donc ici que son ouvrage m’inspire dans son ensemble un grand respect, qu’il est très bien documenté et finement argumenté. Dans la réponse qu’il faisait à mon article, il concluait en me posant la question : « croyez-vous en la génétique ? croyez-vous en la psychologie scientifique ? ». Et, finalement ces interrogations sont aussi au centre des commentaires auxquels je réponds à présent. Si par « croire en la génétique », il faut entendre croire en l’existence de l’ADN, en son rôle évidemment capital dans l’explication de très nombreux phénomènes biologiques, y compris bien sûr concernant le système nerveux central, et en l’intérêt des recherches pour déterminer ce qui, dans l’architecture cérébrale, ou dans nos comportements ou traits psychiques, est induit par lui, il va de soi que ma réponse est positive. Bien sûr, il serait très surprenant que l’intelligence échappe totalement à la détermination génétique. Mais, justement, il ne s’agit pas seulement d’accorder ou de refuser cela. L’enjeu des débats très vifs qui ont eu lieu ces dernières décennies ne concernent pas l’existence ou non d’une part génétique dans l’intelligence (en tout cas dans le QI), mais la possibilité de quantifier cette part et de la préciser. Les enjeux idéologiques comportés par cette question sont immenses et expliquent en partie l’âpreté de certaines discussions. Je précise que ces dernières n’ont pas seulement concerné un grand public peu au fait des études, mais la communauté scientifique elle-même. Je pense notamment à l’ampleur des polémiques qui ont suivi la publication de l’ouvrage : The Bell Curve, de Richard J. Herrnstein et de Charles Murray, mais surtout au livre récent de Richard Nisbett : Intelligence and How to Get It. Richard Nisbett est un éminent chercheur en sciences cognitives, pas un psychanalyste, et le propos de son ouvrage est notamment de montrer tous les biais possibles des études censées quantifier de manière définitive l’héritabilité génétique du QI. Car c’est bien là que se loge la discussion. Si j’ai concentré mon article sur l’étude des jumeaux, ce n’est pas seulement parce que Nicolas Gauvrit l’exposait comme l’étude clef par laquelle on peut déterminer cette part, mais, justement parce qu’en effet, c’est celle qui permettrait de la quantifier là où d’autres qui sont citées dans les commentaires (en particulier celles qui permettent d’établir la corrélation entre QI et présence ou absence de certains patterns génétiques) visent seulement à établir qu’il y a bien une influence du génome.

Et finalement, qu’est-ce qui me gêne dans l’argumentation que j’ai discutée ? Seulement son caractère péremptoire. Quand il affirme que « le débat scientifique est presque clos », je pourrais le suivre s’il parlait seulement de savoir s’il y a, ou non, une influence de l’ADN sur le QI. Mais dans les paragraphes qui suivent, et après la réserve suivante : « Il est possible, par le calcul, à partir de l’étude des jumeaux monozygotes et dizygotes, de déterminer la part de chaque facteur dans les variations du QI. En faisant cela, on néglige les interactions possibles entre les différentes causes, raisons pour laquelle il faut rester prudent sur ces évaluations », mais pour conclure quelques phrases plus loin : « Les résultats qui ressortent d’un nombre incalculable d’études sur cette question sont sans ambiguïté : l’importance du génétique dans la détermination de l’intelligence est bien supérieure à ce qu’on aurait imaginé autrefois. Chez l’enfant, le patrimoine génétique explique environ 40 à 60 % des variations de QI, mais cette part augmente avec l’âge pour atteindre, selon certaines études de grande ampleur, 70 à 80 % chez les adultes ».

Tout est dans le caractère très catégorique de l’affirmation, dans le contexte d’un livre destiné au grand public, et qui a vocation à donner le point de vue scientifique. Une formulation du type : « les fortes présomptions permises par ces études m’amènent à penser, avec bien d’autres, que le débat devrait être clos » ne m’aurait pas du tout gêné. Tout simplement parce qu’elle laisse ouverte la possibilité d’une discussion que ces modes de vérifications ne peuvent interdire.

D’une certaine façon, je pinaille, et j’en ai conscience. Il n’y a là peut-être qu’un malentendu avec Nicolas Gauvrit lui-même, voire, au pire, une tournure un peu maladroite sous sa plume ; je suis sûr qu’il y en a beaucoup dans mon propre livre et je serais bien malhonnête de venir faire grand cas de si peu de choses. Je n’aurais d’ailleurs pas été surpris qu’une discussion de vive voix permette assez vite de montrer que nous n’étions pas forcément en désaccord. C’est pourquoi le tour pris par notre échange m’a consterné et j’en prends volontiers ma part de responsabilité. Mais ce qui m’a poussé à écrire cet article, outre l’occasion de commencer à développer ma position vis à vis des approches neurobiologiques de la question, c’est justement l’enjeu idéologique très fort qui sous-tend ces débats. Si les formulations sont imprudentes, étant donné le peu de recul critique de maints lecteurs, voire la manière dont les media reprennent la thèse d’un livre, comment éviter que se produisent, même à l’insu de l’auteur, des glissements qui peuvent ensuite biaiser considérablement la discussion ? Après tout, de par son ambition (dans l’ensemble réalisée), le livre que je discute prend une responsabilité importante : celle d’établir l’état des lieux des recherches scientifiques.

Mais à une époque où la science fait si souvent figure de fétiche indiscutable, où le manque de recul épistémologique permet une utilisation si souvent frauduleuse d’études pourtant intéressantes, il me paraît salutaire justement de ne pas abandonner le regard critique sur ces phénomènes à tous ceux qui, par ignorance, ou par idéologie, refusent en bloc la science dès que cela les arrange.

Ce n’est qu’un début de réponse, il me faudra préciser l’articulation avec les investigations que j’ai menées dans mon propre ouvrage. Je donne d’emblée une piste… comme je l’ai écrit, mais peut-être pas assez nettement, je suis assez persuadé du fait que l’objet de ma réflexion n’est pas celui que mesurent les tests de QI. Il y a une corrélation entre les deux, à établir, mais il serait fort surprenant que le recoupement soit total. A suivre…

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L’intelligence est-elle innée ? Le point de vue de la science selon Nicolas Gauvrit…

Nicolas Gauvrit, chercheur en sciences cognitives, vient de sortir un ouvrage sur la question des surdoués : Les surdoués ordinaires. Tout ce que je peux savoir de lui suggère un esprit rigoureux et une personnalité intéressante, bref, quelqu’un dont les idées méritent le respect et avec qui un dialogue serait forcément fructueux. Il est passé des mathématiques à la psychologie et prend des positions fines par rapport à nombre de théories pseudo-scientifiques. Défenseur de la cause rationnelle, la psychanalyse est depuis longtemps une de ses cibles. Cette polémique entre partisans et adversaires de la psychanalyse est, comme je l’ai déjà écrit, si pauvre des deux côtés que je ne veux pas m’en mêler, en tout cas pas d’une manière hâtive. Dans ce post, en revanche, je réagirai à la thèse soutenue par Nicolas Gauvrit selon laquelle l’innéité, ou plus exactement l’héritabilité génétique de l’intelligence est désormais prouvée. Or, cette affirmation est naïve.

Nicolas Gauvrit écrit :  » Si la question est ancienne, des avancées majeures de la génétique ces dernières décennies, et plus particulièrement ces toutes dernières années, ont permis d’y voir nettement plus clair. De nos jours, si le grand public continue à s’opposer et à débattre, le débat scientifique est presque clos, du moins dans ses grandes lignes. » La prise de position est très forte : sur quoi s’appuie-t-elle ? Dans une section intitulée Comment prouver l’héritabilité génétique ?, Nicolas Gauvrit passe en revue plusieurs arguments. Il note la corrélation souvent établie entre le QI des parents et celui des enfants et précise que, si cela suggère une possibilité génétique, cela ne permet évidemment pas de trancher. Comme il le dit, « cette information seule ne prouve pas grand-chose ». L’argument décisif, selon lui, est constitué par la comparaison entre jumeaux dizygotes et monozygotes : « L’idéal, écrit-il, est de comparer les QI de vrais jumeaux et de faux jumeaux. Les faux jumeaux (dizygotes) partagent le même environnement prénatal et le même environnement familial, et la moitié environ de leurs gènes. Les vrais jumeaux (monozygotes) partagent la (quasi) totalité de leurs gènes, le même environnement prénatal et familial. Si les vrais jumeaux se ressemblent plus que les faux jumeaux, on pourra alors attribuer aux gènes cette différence de ressemblance. De tels travaux ont été reproduits plusieurs fois avec toujours les mêmes résultats : les vrais jumeaux se ressemblent beaucoup plus que les faux jumeaux. Il y a donc bien un effet du patrimoine génétique sur l’intelligence. » Si l’écart type entre les QI des jumeaux monozygotes est plus faible qu’entre les QI des jumeaux dizygotes, alors la cause génétique serait entendue, le débat clos.

Sauf que l’analyse d’une théorie et d’une validation expérimentale ou d’une observation statistique ne se passe pas comme cela. C’est un lieu commun de l’épistémologie : l’expérience, a fortiori l’observation statistique ne valident ou n’invalident une hypothèse donnée que sous réserve de la validité générale de la théorie avec laquelle on les interprète. Par exemple, à l’époque où l’on commençait à se demander si la lumière était une onde ou un corpuscule, le fait qu’elle puisse traverser une colonne aux parois de verre dans laquelle on avait préalablement fait le vide, ne condamnait l’hypothèse ondulatoire que parce que la compréhension du vide par la théorie physique du XVIIIe siècle interdisait qu’on puisse y supposer la propagation d’une onde.

Ces études fondées sur la comparaison entre jumeaux monozygotes et dizygotes est devenue progressivement la martingale de la recherche concernant l’héritabilité génétique d’un caractère (depuis la dépression jusqu’à l’homosexualité en passant par le QI). Admettons sans les discuter leurs résultats, même si, aujourd’hui, la prudence élémentaire consiste à examiner de près ce qu’on nomme « étude scientifique ». Je prendrai le temps de préciser ailleurs la différence fondamentale de fiabilité entre le protocole expérimental en physique (notamment en quantique) et en biologie, et l’écart encore plus conséquent dès lors qu’il ne peut plus s’agir de protocole expérimental mais d’observation statistique. Là-dessus, Nicolas Gauvrit n’est sans doute pas candide. Son esprit critique en alerte (j’écris cela sans ironie) n’est pas réservé seulement à la psychanalyse : il a écrit un ouvrage pour montrer combien l’utilisation courante des statistiques dans de nombreux domaines est biaisée et fait rire ou s’indigner n’importe quel mathématicien un peu sérieux. Je considère donc, provisoirement, que les résultats de ces études sont indiscutables. Cela signifie-t-il que le débat est clos ?

Réexaminons la phrase qui permet l’interprétation des données : « Les faux jumeaux (dizygotes) partagent le même environnement prénatal et le même environnement familial, et la moitié environ de leurs gènes. Les vrais jumeaux (monozygotes) partagent la (quasi) totalité de leurs gènes, le même environnement prénatal et familial. » Concentrons-nous surtout sur la question de l’environnement. En apparence, c’est une évidence : ils ont eu le même environnement, les mêmes parents, qui les ont élevés de la même manière. Mais le diable se cache toujours dans les détails. On retrouve ici ce qui biaise quasi systématiquement tous les débats sur l’héritabilité génétique. Quelle conception du psychisme sous-tend cette affirmation ? Une vision de bon sens, qui a le mérite de ne pas heurter notre intuition : il va de soi que la majorité des parents entoure leurs enfants des mêmes soins, surtout quand la simultanéité de leur venue au monde permet que les conditions matérielles de leur éducation soient identiques. Si on lit une histoire à l’un des jumeaux, on la lira aux deux, si on donne de la viande ou des carottes à l’un d’eux, on en donnera aux deux, bref, la différence d’environnement est forcément négligeable, surtout si on prend un échantillon de familles suffisant pour rendre la mesure fiable.

Sauf que, Nicolas Gauvrit ne l’ignore sans doute pas, c’est justement ce point qui a concentré les critiques depuis le départ, au sein même de la communauté scientifique. Revenons sur cette comparaison entre jumeaux monozygotes et jumeaux dizygotes : ce qu’on compare, c’est la variance pour les paires de jumeaux sur un caractère donné dont on veut chercher l’héritabilité génétique. Ce caractère doit être mesurable, sans quoi on ne peut pas définir une variance. Mettons que, sur 1000 paires de jumeaux monozygotes, on ait un écart-type de 5 points (sur l’échelle qu’on veut – pour l’intelligence, celle du QI), et que sur 1000 paires de jumeaux dizygotes, l’écart-type monte à 10 points. Mettons également que cette différence de 5 points soit significative et ne rentre pas dans la marge d’erreur (ce qui dépend à la fois des caractéristiques du paramètre mesuré, de la mesure, et de la taille de l’échantillon – c’est de la sorte que quantités d’études sont biaisées ou produisent des résultats contradictoires). L’argument de ceux qui considèrent que cela prouve l’héritabilité génétique est le suivant : la différence ne peut être attribuée qu’à l’ADN, quasi-identique dans le cas des jumeaux monozygotes et nettement plus éloigné dans celui des jumeaux dizygotes.

Finalement, pour établir cela, il n’y a même pas besoin de considérer que l’environnement est strictement équivalent pour les deux jumeaux. Il suffit, si l’échantillon est suffisamment grand pour réduire l’effet des variations parasites, de supposer que l’écart d’environnement moyen entre deux jumeaux (lié au fait qu’il y a quand même toujours une somme infinie de petites différences dans l’histoire des individus et dans l’interaction avec les parents) n’est absolument pas sensible au fait qu’ils soient monozygotes ou dizygotes. C’est là que le bât blesse. C’est peut-être le cas, peut-être pas, et surtout, c’est invérifiable.

La psychanalyse n’est pas une science et ses prétentions à l’être ont été légitimement réduites à néant par ses adversaires (mais aussi par une part importante de la tradition psychanalytique elle-même). L’argument popperien de la falsifiabilité des hypothèses est pertinent, même s’il est souvent manié comme un talisman par des gens qui ne se sont jamais interrogés sur les différentes modalités de preuve dont il est question dans les différentes branches de la science. Mais, justement, pas plus que ne suffit l’existence de départements universitaires où l’on enseigne la psychanalyse pour accorder à cette dernière une authentique légitimité scientifique, il ne suffit de coller le mot science à son activité, d’occuper des positions au sein de l’institution, ou d’étayer systématiquement ses hypothèses par des actes de mesure, pour qu’il s’agisse véritablement de sciences. Les « sciences » politiques, économiques, humaines en général, ont le plus souvent des méthodes de validation quantitative de leurs hypothèses qui feraient sursauter n’importe quel physicien ou épistémologue digne de ce nom. D’ailleurs un signe ne trompe pas : il n’y a, dans ces disciplines, aucun consensus dans la communauté « scientifique » permis par les « preuves » quantitatives. C’est à dire, très exactement l’inverse de ce qui se produit dans le domaine de la physique théorique.

Au XXe siècle, des idées aussi contre-intuitives, aussi dérangeantes pour la communauté des physiciens eux-mêmes que celles de la relativité (restreinte, mais surtout générale) et, plus tard, celles de l’école de Copenhague, après avoir suscité une résistance immense (voir la polémique célèbre entre Bohr et Einstein, ce dernier, qui n’était pourtant pas l’esprit le moins audacieux de son temps, ne parvenant pas à se faire à l’absence de causes locales dans le déclenchement de certains phénomènes quantiques), ont fini par s’imposer à la quasi-totalité des scientifiques. Pourquoi ? Parce que dans ce domaine, l’expérience est extrêmement contraignante.

En biologie, pour des raisons qu’il faudra étudier avec précision dans un autre cadre que cet article, la contrainte du processus expérimental est très différente (le processus lui-même est complètement distinct, depuis la manière de concevoir l’expérience, jusqu’à la manière d’utiliser l’outil mathématique pour l’interpréter). Et même dire « en biologie », c’est un raccourci abusif, car il y a un changement radical des modalités de la preuve suivant qu’on se situe dans la biophysique ou dans l’étude des écosystèmes, branche de la biologie qui n’est d’ailleurs quasiment pas expérimentale, pour des raisons qui tiennent au champ de réalité qu’elle étudie et aux modèles de causalité qui y sont opérants. Il ne faut pas s’y tromper : si les juges ont prononcé un non-lieu dans l’affaire Bayer contre les apiculteurs, ce n’est sans doute pas parce que le lobby de l’industrie chimique contrôlerait l’appareil judiciaire, mais parce qu’il est en effet quasi impossible de fournir une preuve véritablement scientifique que tel ou tel pesticide est bien à l’origine du déclin des ruches. J’écris cela en étant par ailleurs persuadé du fait que les présomptions devraient suffire à ce qu’on suspende l’utilisation des pesticides suspectés, et mes positions politiques ne me conduisent pas à une grande clémence vis-à-vis des grands groupes industriels. Mais il ne faut pas tout confondre : on demandait aux juges d’appliquer une loi qui requiert une décision scientifiquement motivée, ils ont fait leur travail.

Où se situent, dans cet éventail, la neurobiologie et la génétique ? Malheureusement pour ceux qui veulent des certitudes, mais heureusement pour les expérimentateurs car c’est aussi ce qui rend leur travail passionnant et inventif, plutôt du côté de l’écologie (au sens strict de l’étude scientifique des écosystèmes, et non au sens plus courant de l’idéologie politique) que de la biophysique. Il est d’ailleurs amusant de constater que les plus grands neurobiologistes et généticiens eux-mêmes sont souvent nettement plus prudents que ceux qui utilisent leurs travaux, dans les « sciences » connexes (je pense à la manière dont des gens comme A. Damasio, P. Roubertoux ou J.-D. Vincent présentent les résultats de leurs recherches).

Qu’en est-il à présent des « sciences » cognitives ou des « sciences » de l’éducation ? De la psychologie « scientifique » par opposition à la psychanalyse et autres billevesées ? C’est là qu’on rencontrera les affirmations les plus péremptoires, comme celle de Nicolas Gauvrit, là aussi qu’on tentera à toute force d’établir une démarcation infranchissable entre l’activité quantificative du scientifique et la spéculation réservée aux rêveurs, aux ignorants et à tous ceux qui n’auraient pas saisi que le XVIIe siècle et l’invention de la méthode expérimentale lui a porté un coup fatal. Mais il ne suffit pas d’enfiler une blouse blanche et de sortir sa calculette pour faire de la science ou fournir une preuve.

Revenons au postulat qui permet l’interprétation des études sur les jumeaux : l’équivalence des variations environnementales pour les jumeaux monozygotes et dizygotes. Voilà typiquement un argument infalsifiable. Comment mesurer quelque chose d’aussi complexe que l’environnement ? Directement, c’est impossible. La seule manière, ce serait, à rebours, de définir comme environnemental tout ce qui n’est pas génétique. Mais comme on est dans l’incapacité d’établir le mécanisme causal par lequel le gène produit tel ou tel caractère comportemental ou cognitif, on ne peut déterminer ce qui est génétique qu’en l’opposant à ce qu’on aura déterminé comme environnemental (par exemple, en menant des études sur des jumeaux et en espérant que cela nous permet de quantifier le poids de l’environnement). On le voit, le raisonnement est circulaire, il ne peut constituer une preuve.

Les partisans de ces explications pourraient répondre : il n’est pas non plus possible de mesurer d’éventuelles différences environnementales pertinentes entre jumeaux monozygotes et dizygotes, votre objection est elle-même infalsifiable. C’est vrai, si cette objection fait l’objet d’une affirmation péremptoire. Si je construis mon discours de la manière suivante : « la psychanalyse (ou tout autre « théorie ») a établi que (par exemple), telle caractéristique de l’œdipe ou du refoulement originaire est nécessairement sensible au fait que les jumeaux soient monozygotes ou dizygotes ». Nicolas Gauvrit aura alors raison de me répondre que ni l’œdipe ni le refoulement ne sont autre chose que des hypothèses non vérifiables, au sens scientifique du terme. Pourquoi pas, tout aussi bien, l’influence du thème astral ou des esprits ?

Mais ce n’est pas de cela qu’il est question pour savoir si les études portant sur les jumeaux constituent une preuve scientifique indiscutable (ou très difficilement discutable, comme le sont les preuves en physique théorique). Pour qu’elles soient considérées comme telles il faut établir le postulat suivant : « la probabilité de l’existence de facteurs qu’on n’aurait pas aperçu et qui provoqueraient une différence quantitativement significative des variations environnementales au sein des paires de jumeaux, tout en étant sensibles au caractère homozygote ou dizygote de la paire, est proche de zéro ».

C’est exactement ce qui se passe dans un laboratoire de physique. Sans même aller chercher la physique quantique, prenons une simple expérience de mécanique classique : la chute d’une bille le long d’un plan incliné pour déterminer ce qui influence son accélération. Au moment où se produit la mesure, on néglige une quantité quasiment infinie de paramètres qui agissent sur notre bille. On néglige le mouvement de la Terre qui implique que notre référentiel n’est pas authentiquement galiléen, on néglige l’attraction gravitationnelle exercée par l’ensemble des autres corps (aussi bien le stylo dans la poche du physicien que la particule située à l’autre bout de l’univers), on néglige aussi toutes les forces électromagnétiques ou celles qui n’auraient de pertinence qu’à l’échelle quantique. Et, bien sûr, toutes les possibles actions venues de « théories » non prouvables scientifiquement : le physicien se soucie peu, et il a raison, de l’influence des fantômes ou des martiens sur sa bille. Où se situe donc la différence méthodologique avec les sciences cognitives ?

C’est qu’en physique, il y a justement un très grand nombre d’autres expériences dont la fiabilité nous permet de construire une théorie entièrement mathématisée, dont la probabilité se rapproche de un. Les arguments sur lesquels le physicien s’appuie pour négliger ce qu’il néglige sont extrêmement forts, d’une force qu’on ne rencontre dans aucune autre discipline scientifique. Malgré tout, c’est tout de même là que se rencontre, de loin en loin, une expérience qu’il faut entièrement réinterpréter quelques décennies plus tard, à la lumière d’une nouvelle théorie. Mais, contrairement à ce que pourrait suggérer une lecture hâtive de la révolution relativiste, la probabilité de certaines hypothèses qui permettent l’interprétation de l’expérience est tellement élevée que le changement de paradigme ne les annule pas : la « falsification » de la mécanique classique par la Relativité n’est pas du tout l’invalidation de la fiabilité du protocole expérimental de Newton, elle en est même l’exact contraire.

Peut-on en faire autant en « sciences » cognitives ? Non, pas même en biologie, ni même dans les branches de la biologie où l’on peut conduire des expériences en laboratoire. Peut-on affirmer, autrement que comme un acte de foi, que le postulat sur lequel repose l’interprétation des études sur les jumeaux est indiscutable ? Je doute que quiconque s’y aventure. Finalement, cette similarité des environnements, qu’a-t-elle pour elle, qui lui vaille d’être retenue sans trop la discuter ? Pas grand-chose d’autre que l’évidence du sens commun ou l’intuition du chercheur. Popper ne serait pas content de ce dernier…

Mais le lecteur qui n’a pas forcément réfléchi à la question peut avoir l’impression qu’il s’agit là de pinaillage épistémologique, et qu’il n’y a pas de raison valable de douter de ce postulat, surtout si on refuse de considérer la parole de Freud ou celle de Lacan comme parole d’évangile (ce qu’elles ne sont surtout pas, même si certains les considèrent comme telles – je le redis : ma pratique de psychanalyste ne se fonde pas du tout sur le postulat que les concepts freudiens seraient « vrais », seulement sur le fait qu’ils ont un intérêt heuristique et pratique, comme, d’ailleurs, beaucoup d’autres concepts venus d’autres présupposés théoriques ou d’autres disciplines). Je vais donc montrer que, même sans invoquer la psychanalyse, et avec seulement du bon sens, il peut y avoir de fortes raisons de supposer que la probabilité de ce postulat est indécidable. Non seulement elle ne s’approche pas forcément de un, mais, à la louche, avec un peu de réflexion, on ne sait même pas si on doit la considérer comme supérieure ou inférieure à 0,5.

Pour le montrer je me contenterai d’emprunter le paradigme de l’école de Palo Alto, connue également comme l’école systémique. Certes, il y avait des psychanalystes dans les membres fondateurs, mais aussi des anthropologues, des mathématiciens, des linguistes et, si ses travaux n’ont, pas plus que ceux de la psychanalyse, de prétention à une scientificité du type de celle qu’on rencontre en physique, cette école a le mérite d’avoir tout à fait droit de cité chez les plus farouches adversaires de l’héritage freudien, notamment parce qu’une bonne partie des « sciences » cognitives y a puisé sa source. À juste titre, tant la perspective à partir de laquelle ils appréhendent le psychisme est intéressante et tant la fécondité de leurs travaux sur la communication est aujourd’hui difficilement contestable. En outre, au contraire de la psychanalyse en son état initial, elle ne propose pas une théorie causale du psychisme et échappe à la force de l’argument de Wittgenstein contre la prétention freudienne à élaborer un déterminisme psychologique.

Partant du constat que la complexité de l’appareil psychique interdit peut-être qu’on y recherche des mécanismes causaux, l’école de Palo Alto a choisi de considérer chaque individu comme une « boîte noire », en examinant ce qui entre et ce qui sort. Ce n’est plus l’individu qui est dit porteur de tel syndrome, mais telle communication entre deux ou plusieurs individus qui est décrite comme symptomatique.

Cela les a amenés à avoir un soin tout particulier pour la question de la place de l’individu dans la structure familiale. Une place qui est déterminée par la manière dont l’ensemble de la communication s’établit dans la structure familiale. Cette place n’est pas statique, elle est avant tout un ensemble de rôles permettant à la famille de « fonctionner », ce dernier terme étant à entendre comme le fait que la cellule familiale perpétue son équilibre global, même si celui-ci est extrêmement nocif pour un ou plusieurs de ses membres. On suppose, à rebours, que les fonctions implicitement dévolues à l’individu dans l’économie d’ensemble de la structure vont fortement déterminer son développement psychique, même si ce dernier reste impossible à appréhender directement.

Dans une telle conception, il va de soi que l’énoncé : « deux jumeaux (monozygotes ou dizygotes) ont le même environnement » n’a évidemment pas de sens. En effet, par environnement, il faut désormais entendre, non seulement les carottes qu’on leur a données au dîner, mais aussi et surtout les fonctions fantasmatiques que chaque individu occupe pour les autres. Même si celles-ci sont considérées comme appartenant à la « boîte noire » et impossibles à appréhender directement, elles débouchent sur des communications dont elles déterminent fortement le contenu méta-langagier, c’est à dire l’ensemble des messages non directement verbaux, et, surtout, non conscients, qui vont conditionner les relations entre les « boîtes noires » et l’évolution de chacune d’entre elles.

On pourrait rétorquer à cela : « puisque cela vaut autant pour les jumeaux monozygotes que pour les jumeaux dizygotes, cela ne change rien à l’interprétation de l’étude portant sur le QI ». Mais, justement, qui dit que cela vaut « autant » ? En affaire de mesure statistique, il faut être très prudent avec toute quantification. Que cet enjeu soit présent dans toutes les fratries ne signifie pas qu’il le soit selon les mêmes modalités.

Et si, dans le cas des jumeaux dizygotes, le jeu de l’assignation des places subissait, statistiquement, une contrainte supplémentaire ? Pour rendre les choses un peu plus concrètes, il me faut faire appel à un concept dont seuls les adversaires les plus ignorants de la psychanalyse (et Nicolas Gauvrit n’en fait pas partie) peuvent croire qu’il appartient à cette dernière : celui d’inconscient. Je ne parle pas de l’inconscient constitué par le refoulement, mais tout simplement de celui qui est admis par toutes les approches du psychisme, y compris dans celles qui viennent des « sciences » cognitives.

Lorsqu’on a un enfant, le jeu relationnel avec lui se construit non seulement avec nos choix éducatifs conscients mais aussi avec tout l’investissement fantasmatique que nous ne maîtrisons pas. Nous ne projetons pas la même chose sur nos enfants, et cela se construit dès la naissance (et même avant). À quoi s’accroche cette différence d’investissement fantasmatique ? A des différences réelles ou supposées qui deviennent le support de nos projections et conditionnent en retour tout le destin de la relation. Tel enfant me ressemble beaucoup, a le front de mon père, la couleur de peau ou d’yeux de sa mère, tel enfant pleure beaucoup (peut-être parce qu’il a plus de mal à mettre en place la digestion mais, pour peu que je l’interprète autrement, tout est en place pour que je contribue à en faire le « nerveux » de la famille). Cela, ce n’est pas de la psychanalyse et ne demande rien d’autre pour être admis que ce qui fait à peu près consensus pour tous les « psys », de toute obédience. Non pas parce que cela aurait été prouvé scientifiquement, mais parce que, posée de manière aussi indéterminée, cette hypothèse semble difficilement évitable.

Qu’est-ce qui pourrait faire qu’il y ait une différence décelable des assignations de place entre jumeaux monozygotes et dizygotes ? Tout d’abord la différence de sexe ! Comment, alors qu’on a inhibé pendant des siècles l’intelligence mathématique des filles (il y a là-dessus des travaux neurobiologiques remarquables dont je parlerai prochainement), négliger ce paramètre au moment où on compare les différences de QI des paires de jumeaux ? Par définition, si les jumeaux monozygotes sont de même sexe, on rencontre une proportion suffisamment significative de différence sexuelle chez les dizygotes pour que l’incidence de ce paramètre sur « l’environnement » familial interdise qu’on attribue de manière catégorique la plus grande variance à une origine génétique.

Pour contourner cet obstacle, il suffit de monter une étude avec des jumeaux dizygotes de même sexe. Mais c’est négliger le fait que la différence sexuelle n’est que la pointe apparente d’un phénomène bien plus important. Revenons à cet enjeu d’attribution des places. Dans toute fratrie, c’est un enjeu essentiel, aussi bien pour le psychisme de chacun des membres de la fratrie que pour les parents. Pour expliquer la construction psychique d’un cadet, il n’est pas rare qu’il faille tenir compte de la nécessité pour lui d’exister dans le regard parental et, du coup, de se débrouiller pour occuper les positions laissées vacantes par l’aîné. Ce constat n’appartient ni à la psychanalyse, ni à la systémique, c’est, là encore, le b à ba de toutes les études du psychisme. Cela répond aussi, pour le parent, à la nécessité d’investir fantasmatiquement de manière différente le cadet, pour pouvoir lui faire une place et vivre avec lui un amour qui n’empiète pas sur celui de l’aîné.

Dans le cas de jumeaux, le jeu se déroule avec des règles particulières puisque les deux enfants arrivent simultanément. On constate d’ailleurs, empiriquement, dans le cas des jumeaux monozygotes, à quel point les fantasmes parentaux par rapport à la gémellité vont induire des positions différentes : certains parents vont entrer à corps perdu dans la séduction de la gémellité et vont donner aux deux enfants des prénoms quasi-identiques, avant de les habiller et de les coiffer de la même manière. D’autres au contraire, vont avoir un besoin tout aussi effréné de construire au plus vite une différence notable, de les « dé-gemelliser ». De la même manière, la construction psychique des jumeaux eux-mêmes ne va pas laisser la même place à un fantasme de fusion s’il s’agit de jumeaux homozygotes ou de jumeaux dizygotes. Pour ceux que le vocabulaire même du fantasme fait frémir parce qu’il évoque la psychanalyse, je le formulerai en des termes qui mettront tout le monde d’accord. Si on admet que la construction psychique de l’individu se fait notamment en s’identifiant aux proches (à commencer par les autres membres de la fratrie – par exemple le jumeau) ou en s’en différenciant, est-il saugrenu de penser que dans le cas de la relation de gémellité, les enjeux d’identification sont nettement plus prononcés quand l’autre paraît être mon reflet dans le miroir ?

Pourquoi l’enjeu est-il nettement moindre lorsqu’il s’agit de jumeaux dizygotes ? Justement parce que la similitude physique (en plus de l’identité sexuelle) est le facteur essentiel de ce qui va donner à la gémellité son pouvoir fantasmatique dans l’imaginaire parental et dans celui des jumeaux. C’est parce qu’on pourrait les confondre physiquement, beaucoup plus que parce qu’ils sont nés le même jour, que les jumeaux fascinent ou effraient. On peut donc tout à fait supposer, même si ce n’est pas mesurable, qu’il y a plus de cas où il y a enchevêtrement des places dans la gémellité monozygote que dans la gémellité dizygote. Et si on l’admet, si on suppose qu’il s’y rencontre plus de situations où l’investissement fantasmatique des parents et la construction psychique de chacun des deux jumeaux se joue dans un fantasme de fusion avec l’autre, faut-il s’étonner de rencontrer plus souvent des traits de personnalité communs que dans le cas de jumeaux dizygotes ? Que devient alors l’évidence de l’hypothèse génétique ?

On retrouve ici le problème épistémologique déjà évoqué. C’est aussi pour cette raison que j’ai choisi un mode de réflexion spéculatif. Il faut ici s’entendre sur ce terme, dont Nicolas Gauvrit fait un usage si péjoratif, le réservant aux débats du grand public, par opposition à la pensée scientifique. Mais justement, les forfaitures sont trop nombreuses, de tous côtés, parmi ceux qui se drapent de vérité (qu’elle soit celle de la courbe statistique ou celle du divan) pour ne pas rappeler que, sans un fort esprit critique, on enterre beaucoup trop vite ce qui a constitué pendant des siècles le cœur de la réflexion philosophique.

La spéculation, c’est, dans les domaines où on ne peut prouver positivement, raisonner par hypothèses, en jugeant celles-ci par leur cohérence et par leur pouvoir d’interprétation de la réalité. La réflexion des plus grands anthropologues ou historiens actuels est spéculative. Ce que j’ai fait dans mon ouvrage, ce n’est à aucun moment imposer comme une vérité incontestable une théorie, quelle qu’elle soit, mais emprunter des concepts à de multiples approches pour proposer explicitement des hypothèses et inviter les lecteurs et les chercheurs à examiner leur fécondité interprétative (ce qu’en épistémologie on nomme l’heuristique d’une hypothèse). C’est une précaution qui me parait absolument indispensable pour éviter de tromper le lecteur et, souvent de s’abuser soi-même. Car, ne nous leurrons pas, les enjeux idéologiques, politiques et psychologiques sont très importants dans ces domaines. Pour tout le monde ! Y compris pour celui qui tente de raisonner rationnellement et scientifiquement.

Ce dernier tente d’être objectif, de se dégager de ses propres a priori qui le conduisent secrètement à préférer la lecture génétique ou la lecture environnementale, mais cette tentative est toujours problématique. Justement parce que nous ne sommes pas dans un champ où l’expérience peut trancher. Et la rigueur devrait lui imposer de se méfier de lui-même. C’est pourquoi il m’a paru nécessaire, dans ma propre écriture, d’expliciter les positions à partir desquelles je réfléchissais, ma formation philosophique, ma pratique d’enseignant, mais, tout aussi bien, mes options idéologiques ou les blessures de mon histoire personnelle qui concernent le sujet, en sachant bien sûr que je ne pourrais pas en faire le tour, et quitte à ce que certains lecteurs, peu au fait des questions épistémologiques, rangent mon raisonnement dans la catégorie des témoignages personnels parce que, comme chacun sait, la science s’écrit toujours de manière impersonnelle. Je n’ai pas introduit ces enjeux  pour économiser l’exercice du raisonnement rigoureux, mais parce que toute pensée qui, dans le domaine des « sciences » humaines, commence par les occulter, se fonde dans une escroquerie épistémologique, indépendamment de la qualité ultérieure des idées développées.

Je vise ici, aussi bien les ouvrages de psys de toute obédience qui accumulent les témoignages de patients, non pour illustrer, mais comme éléments implicites de preuves, comme s’il pouvait y avoir une transmission neutre de la parole de ces patients, mais aussi tous les ouvrages d’ « experts » autoproclamés ou adoubés par l’institution universitaire, dans des domaines où l’ « expertise » est, justement, toujours très discutable. Et finalement, c’est de ne pas assumer la dimension spéculative de sa réflexion qui manque à l’ouvrage de Nicolas Gauvrit comme à tant d’autres. Que cela soit sans doute plus par candeur épistémologique que par malhonnêteté ne change rien au fond du problème : il y a aujourd’hui une utilisation très répandue du terme « scientifique » qui est choquante, au nom même de la science.

Il reste beaucoup à dire et à écrire sur la question de l’héritabilité de l’intelligence et aussi sur les raisons pour lesquelles elle agite tant les esprits. Peut-être en effet l’intelligence est-elle très fortement déterminée par les gènes ? Je n’ai pas fait autre chose que d’avancer les raisons d’en douter, par le biais d’une réflexion sur le « surdouement » et, plus généralement, sur les différences de performances d’un individu à l’autre et d’un contexte à l’autre, qu’un enseignant par exemple ne peut pas se dissimuler. J’ai tenté d’approcher le lien avec les caractéristiques psychologiques et affectives couramment reconnues aux « surdoués » selon une perspective qui emprunte beaucoup plus à l’anthropologie et à la philosophie qu’à la psychanalyse, même si j’ai déjà eu le temps de constater que certains lecteurs ont refusé en bloc les raisonnements qui contenaient des concepts psychanalytiques, sans même voir que ce n’était pas du tout la « théorie » psychanalytique dans son ensemble qui y était convoquée, mais bien plutôt des perspectives anthropologiques dont bon nombre sont des lieux communs des « sciences » humaines depuis plusieurs décennies. Peut-être qu’aucune de ces hypothèses n’est pertinente, mais, en tout cas, ce n’est pas en utilisant le langage de la science d’une manière non-scientifique, en parlant (c’est un comble !) depuis le laboratoire comme d’autres depuis une église ou une mosquée, qu’on les disqualifiera.

On ne peut pas avancer dans la discussion si on ne met pas en corrélation la force des enjeux idéologiques qui la traversent et une étude très précise des modalités selon lesquelles chacun la travaille. Il faut une épistémologie des « sciences » cognitives comme il faut une épistémologie des « sciences » humaines en général. Affirmer cela, ce n’est pas sombrer dans un relativisme ou un scepticisme général : au contraire, c’est prôner la nécessité d’être rationnel jusque dans la reconnaissance des limites de la rationalité. C’est aussi du coup ouvrir la question des modalités de comparaison des théories et des  concepts, voire soumettre à la critique l’exigence de scientificité censée s’imposer dans tous les domaines de la réflexion en analysant de manière plus serrée ce qu’on nomme «
scientificité ».

Cette dernière question a plusieurs facettes, sur lesquelles je reviendrai. Des facettes directement épistémologiques mais aussi des facettes sociologiques sinon politiques concernant les fonctions jouées aujourd’hui par le discours de l’expertise dans à peu près tous les champs de la réalité. Je ne peux que sourire de voir dans certains forums de « zèbres » (notons au passage l’extraordinaire «
scientificité » du qualificatif !), des posts qui réclament à grands cris ce que Nicolas Gauvrit prétend fournir : le fin mot de la science sur le « surdouement ». Cela, alors même que l’existence de ces posts et de ces forums tient à l’admission d’un postulat peut-être impossible à prouver : la corrélation entre la performance intellectuelle et les caractéristiques psychologiques et affectives du prétendu profil. Ces caractéristiques constituent le cœur de l’utilité sociale de ces forums puisque ce sont elles qui permettent à ceux qui y écrivent, ou qui découvrent la question par les ouvrages d’Arielle Adda et de Jeanne Siaud-Facchin et d’autres, de trouver une explication possible de leur décalage, une reconnaissance qui leur fait tant de bien. À quoi tiennent-elles, ces caractéristiques ? À la conviction intime de ceux qui parcourent les forums, à la conviction intime d’un certain nombre de thérapeutes qui se sont penchés sur la question.

C’est d’ailleurs ce que Nicolas Gauvrit reconnait implicitement lorsqu’il fait appel à la nosographie en cours dans le monde de la psychiatrie et à ses limites. Mais, là encore, lorsqu’il cite le D.S.M. comme s’il s’agissait de s’adosser à des acquis scientifiques indiscutables, il fait preuve d’une très grande naïveté épistémologique. Cela surprendra peut-être sous la plume de quelqu’un qui exerce comme psychanalyste, mais il me paraît évident que l’activité taxonomique effectuée par l’Association Américaine de Psychiatrie est intéressante et féconde, à condition de ne pas lui accorder un statut auquel elle ne peut pas prétendre et, surtout, de ne pas être dupe des perspectives conceptuelles qui la président.

La fragilité des bases épistémologiques du D.S.M. dès son origine (la description quantitative des symptômes permettrait d’échapper aux enjeux idéologiques que comporte toute explication causale) est immense. Croire qu’il suffit de compter et de classer pour chasser la subjectivité et entrer de plain-pied dans la Science, croire que l’opposition entre le « pourquoi » et le « comment » est philosophiquement un absolu qui garantit la rationalité, est d’une grande candeur. La vigueur des débats à l’intérieur même de la communauté psychiatrique internationale concernant la pertinence de telle ou telle classification et la très grande variation d’un classification à l’autre et d’une version du D.S.M. à la suivante ne doit pas nécessairement conduire à invalider la démarche, mais à considérer avec une très grande prudence les résultats et avant tout réinterroger constamment les postulats qui gouvernent la démarche et leurs enjeux.

Pour revenir à ce qui fait la matière de mon livre comme de celui de Nicolas Gauvrit : avant qu’on puisse évaluer de manière quantitative non biaisée et incontestable quelque chose comme une hypersensibilité ou un désir d’autonomie, il s’écoulera beaucoup d’eau sous les ponts. Il existe des tests qui permettent de s’en faire une idée, mais penser qu’ils puissent constituer une preuve scientifique, être autre chose qu’un indice à traiter avec précaution et dont l’interprétation repose sur des postulats admis péremptoirement et souvent non-falsifiables, c’est aller très vite en besogne.

Alors, on cesse l’investigation ? On se contente de laisser divaguer l’imagination ou on s’en remet seulement à l’intuition ? Non, on redouble de rigueur et de prudence. Et, par exemple, on soulève une autre question : le principe épistémologique fondamental en physique selon lequel une théorie ne peut être jugée satisfaisante si elle n’est pas unifiée et selon lequel toute l’activité scientifique doit tendre vers une simplification et une unification des hypothèses a-t-il une validité universelle ? En termes plus simples : l’étude du psychisme est-elle nécessairement handicapée par la confrontation et la coexistence de théories, de grilles conceptuelles, et de pratiques théoriques et thérapeutiques divergentes voire contradictoires ? Là encore, ce sera la matière d’éclaircissements ultérieurs, et cela suppose, in fine, une réflexion ontologique. À suivre…

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